Le jour où Amazon Web Services a retourné sa veste

Hier, la nouvelle cavalait sur le web : Amazon Web Services (AWS), leader dans le Cloud Public, aurait annoncé un partenariat avec la start-up Eucalyptus.

Si aucun communiqué officiel ne figure encore sur les sites des intéressés, une bonne dizaine d’articles de la presse IT américaine et quelques analystes ont pourtant propagé l’info. (par exemple ici, ici, ou encore ici)

Bon. Je vous l’accorde, des partenariats, et surtout dans le domaine du Cloud, il y en a (presque) tous les jours. Mais celui là mérite vraiment que l’on s’y attarde.

La technologie open source d’Eucalyptus systems, sortie de l’Université de Californie à Santa Barbara en 2008, permet notamment de bâtir des Clouds Privés. Premier atout, son ouverture, avec le support de multiples technologies de virtualisation, Xen, KVM et VMware. Deuxième atout, sa compatibilité totale avec les API d’EC2 (Elastic Cloud) et ECB (Elastic Cloud Storage) d’AWS. Une capacité qui lui permet d’utiliser et de réutiliser les outils, images et scripts AWS pour manager les Cloud privés des entreprises.

Parenthèse, le patron d’Eucalyptus, lors de la conférence américaine CloudBeat en décembre dernier avait résumé avec humour son activité : «nous sommes une machine expresso, car nous donnons à nos clients les outils pour faire leur café chez eux. Amazon est plutôt dans la catégorie Starbucks». Fin de la parenthèse.

C’est donc précisément pour cette compatibilité avec son Cloud Public que AWS s’est allié avec la start-up, cette dernière étant aussi partenaire d’autres grands comme Dell ou RedHat. L’idée d’AWS, plutôt bonne, est de pouvoir offrir à ses clients …un ticket pour le Cloud Hybride. Et c’est bien ici que l’on parle de révolution.

Quand le leader de l’IaaS valide enfin le modèle hybride

Car au delà de l’annonce -qui en passant, reste un beau gage de crédibilité pour Eucalyptus- il s’agit en effet d’un aveu. Amazon Web Services reconnait ainsi, pour la première fois de sa vie, que les Clouds privés et hybrides peuvent bel et bien être une réalité pour les entreprises.

Souvenez-vous. En 2010, Werner Vogels, éminent CTO de AWS clamait par le biais d’une tribune que le «Cloud Privé était une arnaque». A son goût, le «vrai cloud» n’avait rien à faire dans le périmètre de l’entreprise.

Lors d’une de nos rencontres avec AWS à Paris en octobre dernier, Werner Vogels avait même récidivé :

« Le Cloud doit être décrit par ses bénéfices et non ses technologies. A mon sens, le seul objectif qui prime, est de réduire les coûts opérationnels. Il faut pouvoir aller plus vite sur le marché, et ne plus s’inquiéter des ressources pour atteindre ses objectifs. Seul le Cloud peut aujourd’hui répondre pleinement à ces stratégies d’entreprises rapides et évolutives. Dans ce contexte, l’approche privée n’apporte rien. Elle implique toujours un investissement matériel, des processus de mise en oeuvre lourds…Ce qui fait défaut, c’est bien le manque de flexibilité, ce n’est donc pas LE Cloud tel que je l’entends. La clé est de pouvoir avoir virtuellement accès, en fonction de ses besoins, à un nombre de ressources quasi illimitées ».

Bref. Il n’y a pas si longtemps, le Cloud Privé, ce n’était toujours pas du Cloud.

Même si le fournisseur d’IaaS a tout de même à son catalogue AWS VPC, outil à connecter en VPN un serveur privé vers le Cloud Public, et à priori non considérée par la plupart des directeurs techniques que j’ai rencontré comme une offre sérieuse de Cloud Privé.

L’affaire Zynga

Quelle mouche a donc piqué Amazon ? Serait-ce le coup dur infligé par son meilleur client Zynga, qui créée le buzz aux US depuis Juin dernier ?

Ce poids lourd du jeu en ligne sur Facebook (Farmville, CityVille, Mafia Wars…), qui a démarré son activité entièrement sur l’infrastructure d’Amazon EC2, a effectivement fait marche arrière il y a peu, en créant son propre Cloud Privé.

Raison invoquée ? Le manque de contrôle. Autre raison probable, le coût. Selon Wired, la facture devenait très salée : près de 100 millions de dollars étaient dépensés par an chez AWS. Par ailleurs, l’éditeur, accueillant de plus en plus de joueurs, n’avait aucune visibilité quand à l’évolution de ses besoins en ressources.

Pour limiter ses risques, Zynga a donc pris la tangente en bâtissant son « zCloud ». L’éditeur s’est appuyé sur Cloud.com CloudStack (détenu par Citrix), l’admnistration se faisant via l’outil RightScale (une belle infographie résume zCloud ici).

Lancée début mars dernier, la nouvelle plate-forme zynga.com qui repose sur zCloud doit cependant encore prouver qu’elle tient le choc. Pour le CTO de Zynga, Allan Leinwand, ce ne sera pas un problème : zCloud serait 3 fois plus performant que n’importe quel Cloud Public…

Cependant, ne nous trompons pas. Zynga n’a pas complètement quitté AWS. L’éditeur, en mode Cloud Hybride, utilise désormais le Cloud Public pour gérer ses pics de charge. Jusqu’ici AWS fournissait 80 % du service à Zynga. Aujourd’hui, cela ne représenterait plus que 20 %, selon Allan Leinwand.

Tout le monde veut de l’AWS EC2 chez soi

Morale de l’histoire ? Zynga, a, selon un porte parole chez Citrix cité dans Wired, recréé en interne un Cloud Privé dans «le style Amazon EC2». Une remarque essentielle, à mon goût. AWS EC2, souvent critiqué et traité de «dinosaure du Cloud » par bon nombre de nouveaux entrants, reste, et restera «le Cloud-étalon».

AWS EC2 est une référence, et AWS fascine. « Aux Etats-Unis, c’est une tendance. Beaucoup d’entreprises recherchent à avoir de l’Amazon-liked. Car Amazon reste une référence», nous confiait il y a quelques semaines lors de son passage à Paris Reza Malekzadeh, Directeur Marketing de Nimbula, une société créée par des anciens de AWS.

Selon lui, en matière de Cloud, Amazon n’a pas encore d’égal pour contenter les entreprises. « Plus elles y restent, plus elles sont accros à Amazon. Mais au bout d’un certain temps, la facture est violente. Alors elles vont tenter de recréer quelque chose de proche au Cloud d’Amazon, mais chez eux. Pour y parvenir, les sociétés auront donc besoin de technologies d’orchestration et de facturation« .

Vous vous en doutez, Nimbula est d’ailleurs justement sur ce créneau. Son Cloud OS, Nimbula Director 2.0, permet une gestion des ressources de calcul et de stockage des Clouds privés ou hybrides, avec possibilité de débordement sur l’infrastructure Amazon EC2.

[NDLR : Notons que Reza viendra nous faire partager son expérience du Cloud lors d’une table ronde que j’anime le 29 mars prochain, dans le cadre du Salon Cloud Computing World au CNIT et dont ZDNet est partenaire].

La fin d’AWS n’est à priori pas pour demain

Si les entreprises se mettent à faire de l’EC2 chez eux, Amazon a-t-il du souci à se faire ? Probablement pas. Les entreprises, aussi grandes soient-elles, les éditeurs, aussi riches soient-ils, auront toujours besoin de ressources élastiques, et ce, de plus en plus. Les nouvelles applications sont ou vont toutes construites aujourd’hui avec cette philosophie Cloud, et elles vont avoir de plus en plus besoin de ce type d’infrastructures.

Amazon trouvera toujours client à sa porte. Une présentation de FabberNovel expliquait d’ailleurs il y a quelques temps que la majorité des starts-up créant des solutions en mode SaaS s’appuyaient justement sur le Cloud d’Amazon.

Autre grande question : le leader va-t-il perdre parce qu’il est-il trop cher ? Pas sûr. Pour la 19è fois de son histoire, le fournisseur de Cloud a baissé ses prix, se lançant dans une guerre des coûts avec ses rivaux, dont Microsoft. Rien ne dit que cette baisse de prix est un effet collatéral au choix de Zynga. Officiellement, Amazon assure continuer à baisser les coûts dès qu’il le peut.

Enfin, il faut bien le dire, Amazon AWS reste un des plus gros Cloud jamais bâti. Il y a quelques jours, Huan Liu, chercheur chez Accenture Technology Labs publiait un billet qui laisse songeur. Selon ses calculs (allez voir, ça vaut le détour), Amazon utiliserait sur ses 7 datacenters, près de …un demi-million de serveurs ! Invérifiable auprès de Amazon, mais néanmoins crédible.

Si l’info est vraie, qui peut aujourd’hui se targuer d’avoir une telle capacité à offrir ? Une chose est sûre : les Clouds français ont encore du chemin à parcourir.

N’hésitez pas à me contacter via twitter : @kareenfrascaria

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